Films et Séries · 05.10.2026

Les Soprano — la mafia sur le divan

Plus de vingt-cinq ans après ses débuts, Les Soprano reste une œuvre fondatrice de la télévision moderne. Mais derrière les règlements de comptes, les costumes et les restaurants italiens, David Chase racontait surtout quelque chose de plus banal et de plus inquiétant : un homme incapable d’être heureux.

Les Soprano — la mafia sur le divan

La première scène contient déjà presque toute la série. Tony Soprano, mafieux du New Jersey, est assis dans la salle d’attente d’une psychiatre. Il vient de faire une crise de panique.

Le contraste pourrait servir de simple ressort comique : un gangster redouté qui consulte parce qu’il ne va pas bien. Les Soprano en fait au contraire son principe fondamental. Pendant six saisons, la série confronte constamment deux images de Tony : le chef criminel capable d’une violence effroyable et l’homme ordinaire qui rentre chez lui, se dispute avec sa femme, s’inquiète pour ses enfants et ouvre son réfrigérateur au milieu de la nuit.

Et progressivement, la frontière entre les deux disparaît.

Le gangster après le gangster

Lorsque Les Soprano commence en 1999, le cinéma américain a déjà construit toute une mythologie de la mafia italo-américaine. Le Parrain, Les Affranchis ou Casino ont fixé ses images, ses rites et jusqu’à sa manière de parler.

Tony arrive après eux.

C’est même l’un des sujets de la série. Ses personnages ont vu les mêmes films que nous. Ils citent Le Parrain, imitent ses répliques et fantasment un âge d’or du crime organisé qui n’a probablement jamais existé.

Mais leur réalité est beaucoup moins glorieuse.

Ils se retrouvent dans l’arrière-salle d’un club de strip-tease, discutent de problèmes d’argent, escroquent des entreprises médiocres et règlent des conflits dérisoires avec une violence disproportionnée. Le New Jersey des Soprano n’a rien de la grandeur tragique des Corleone.

C’est une mafia de parkings, de pavillons de banlieue et de restaurants familiaux.

Et c’est précisément ce qui la rend fascinante.

Tony Soprano, père de famille

La grande intuition de David Chase est d’avoir compris que le quotidien ne diminuait pas la puissance du récit criminel. Il l’augmentait.

Tony peut ordonner un meurtre puis rentrer chez lui pour dîner. Paulie peut être terrifiant dans une scène et pathétique dans la suivante. Christopher rêve de cinéma tandis qu’il s’enfonce dans la drogue. Carmela profite consciemment de l’argent produit par les crimes de son mari tout en cherchant désespérément une justification morale à sa vie.

Personne n’est jamais complètement réductible à sa fonction.

Mais la série ne transforme pas cette complexité en excuse.

C’est particulièrement vrai pour Tony. James Gandolfini lui donne un charisme extraordinaire, une vulnérabilité réelle et parfois même une tendresse désarmante. On comprend ses blessures. On connaît sa mère, son enfance, ses angoisses et ses mécanismes de défense.

Et pourtant, plus on le comprend, plus il devient difficile de prétendre qu’on peut le sauver.

Une série sur le temps qui passe

La violence des Soprano est souvent brutale, mais elle occupe finalement beaucoup moins de place que les repas, les conversations et les silences.

La série accepte que ses personnages vieillissent.

Les enfants grandissent. Les couples s’usent. Les amis disparaissent. Les corps s’alourdissent. Les lieux changent. Des personnages qui semblaient indispensables meurent parfois sans cérémonie et la vie continue presque immédiatement.

Cette banalité donne à la mort une force particulière. Dans Les Soprano, elle n’achève pas nécessairement une grande trajectoire dramatique. Elle peut simplement interrompre une existence.

Le monde continue ensuite sans elle.

C’est probablement pour cela que la série produit une mélancolie si particulière. Derrière les plaisanteries, les humiliations et la violence demeure constamment l’impression que quelque chose est en train de finir.

La mafia elle-même paraît appartenir au passé. Tony dirige un empire dont il sait confusément qu’il est arrivé trop tard pour connaître les grandes années.

L’impossibilité de changer

La psychiatrie aurait pu fournir à la série une mécanique très simple : Tony comprendrait progressivement pourquoi il est devenu cet homme et commencerait à changer.

Les Soprano choisit quelque chose de beaucoup plus cruel.

Tony apprend effectivement à se connaître.

Mais se connaître ne signifie pas devenir meilleur.

Au fil des séances avec le docteur Melfi, il acquiert parfois les mots nécessaires pour comprendre ses comportements sans acquérir pour autant la volonté de les modifier. La psychanalyse devient presque un outil supplémentaire dans son arsenal : une manière de rationaliser ce qu’il est.

C’est là que la série dépasse largement le récit mafieux.

Les Soprano parle de cette idée terriblement commune selon laquelle nous savons souvent exactement ce qui nous détruit sans être capables — ou sans réellement vouloir — y renoncer.

Made in America

Sa réputation de monument de la télévision peut aujourd’hui rendre Les Soprano intimidante. Pourtant, lorsqu’on la regarde, elle reste étonnamment vivante.

Elle est drôle, vulgaire, parfois absurde. Elle peut consacrer énormément de temps à une intrigue apparemment insignifiante puis abandonner volontairement une question que n’importe quelle autre série aurait transformée en suspense.

Elle ne cherche pas constamment à avancer.

Elle observe.

Et c’est peut-être la raison pour laquelle son influence demeure aussi considérable. Les Soprano a démontré qu’une série pouvait placer en son centre un personnage profondément mauvais sans demander au spectateur de le condamner à chaque scène ni de lui pardonner. Elle pouvait être un récit criminel, une comédie familiale, une étude psychologique et une chronique de l’Amérique contemporaine sans choisir entre ces différentes formes.

Son célèbre dernier épisode poussera cette logique jusqu’au bout. Pas de réponse rassurante. Pas de grande morale qui viendrait mettre de l’ordre dans six saisons d’ambiguïtés.

Après toutes ces années passées avec Tony Soprano, il reste quelque chose d’assez inconfortable : nous le connaissons intimement.

Et cela n’a jamais signifié que nous le connaissions vraiment.

#Mafia #New-Jersey #Chase #Gandolfini